Enomatic, ou pourquoi j’ai fini la bouteille

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Pierre Chaumeil, Robert Doisneau, Robert Giraud (au fond) et Bernard Pontonnier à la terrasse de la Nouvelle Mairie. Photo Daniel Colagrossi

J’avais déjà entendu parler de ces distributeurs de vin au verre. J’avais déjà vu une de ces grosses machines en aluminium, avec les bouteilles trônant derrière une vitrine, encâblées comme un malade sur un lit d’hôpital. Un jour, une amie m’avait même proposé d’aller dans un bar où l’on payait le vin au verre en insérant directement sa carte bleue dans une machine. Une station service du pinard.

J’avais refusé : j’ai toujours détesté l’idée que les caissières, vendeurs, guichetiers et autres soient remplacés par des boîtes en métal. Et je savais que parmi les soi-disant grands crus que proposait ce nouveau bistrot branché je ne trouverais pas les vins de copains irrévérencieux que j’affectionne. Quand j’entre dans un rade, j’aime faire la bise au patron, je me voyais mal enlacer un droïde, dût-il servir du vin.

enomatic-wine-unit_12 Exemple de bouteilles sous respiration artificielle

Quand j’ai commencé la lecture du reportage de Libération (21 janvier 2013), qui présente cette invention ingénieuse, j’ai d’abord tiqué. Enomatic est un dispositif permettant de garder une bouteille de vin ouverte pendant trois semaines sans en altérer le contenu, grâce à une conservation à l’azote. Tout bénef pour les clients et les commerçants : on peut commander un verre de vin onéreux, le taulier laisse la bouteille ouverte dans la machine et a trois semaines pour écouler la marchandise. L’argumentaire fait mouche, je me sentais un peu vieux con d’avoir instinctivement été réticent à la nouveauté.

Le journal nous présente l’Italien à l’origine de l’astuce : un charcutier. Ma confiance était presque toute acquise. Même quand le bonhomme disait qu’il ne s’y connaissait pas en vin, j’étais prêt à lui accorder le bénéfice du doute. Mais le portrait avançant, je voyais se dessiner le parcours d’un homme d’affaire plutôt que celui d’un amoureux des produits. Une phrase enfin arriva, lapidaire, définitive, qui me fit presque refermer le journal : « Faire une machine capable de conserver parfaitement intact pendant plusieurs semaines les bulles de chaque champagne était impensable au départ, raconte Lorenzo. À la différence du vin, discipliné et régulier, il n’y a pas deux bouteilles identiques. »

Qu’on ne laisse plus jamais cet homme ouvrir la moindre quille ! Qu’on ne débouche jamais plus la dive bouteille pour les machines de cet énergumène, persuadé que le raisin fermenté, comme du Coca-cola, est un liquide toujours à lui-même identique. Que quelqu’un, je vous en prie, rappelle à ce monsieur que le champagne est un vin, qu’il n’est pas seul à posséder de fines bulles capricieuses, et que par bien d’autres aspects il n’est ni discipliné, ni régulier !

Je poursuis alors difficilement ma lecture. Heureusement la dernière partie du papier donne la parole à Catherine Breton. Cette papesse du vin naturel, dont chaque nouvelle cuvée est la preuve que le vin est vivant, s’oppose avec fermeté à l’utilisation de la machine. Convoquant Rabelais, elle rappelle que le plaisir du vin est indissociable de la convivialité et du temps passé à le déguster. Le journaliste, qui ne signe pas à Libération pour rien, y voit une querelle des anciens contre les modernes, avec une préférence pour les seconds.

Moi dans le doute, je vais continuer à verser à la main de grands verres de pinards que j’aurais débouchés moi-même. Et le meilleur moyen de ne pas avoir de problème de conservation, c’est encore de finir la bouteille !

BOURGUEILÉtiquette de Catherine et Pierre Breton

Théo Torrecillas

Article publié sur Causeur

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