Casablanca : les murs ont une odeur

2013-03-23 16.15.37

Descente de l’avion à l’aéroport Mohammed V de Casablanca, la lumière blanche s’abat sur le tarmac. Je chausse des lunettes noires, le souffle chaud et humide nous enveloppe. Le sol est taché de kérosène. L’odeur forte de l’essence et du goudron se mêle à l’air poussiéreux des terres charrié par le vent chaud. Une averse brutale se déclenche pendant que je récupère mes bagages. Quand je sors sur le parking, la pluie a cessé. Elle a laissé dans l’air l’odeur du sable mouillé, de l’herbe jaunie, des arbres fatigués. J’ai dans la bouche le même goût que l’été, à Toulouse, quand les orages éclatent.

J’entre dans la cité. Le taxi sent le vieux cuir, le tabac froid, le métal rouillé. La fenêtre ouverte laisse entrer le parfum de la ville blanche : poussière, sable, dioxyde de carbone, plâtre, peinture fraîche, curry, cumin, friture, terre. Sur la route, j’avais aperçu des mimosas. L’essence de Casa commence à m’envahir.

La ville s’impose, massive. Le socle de son parfum s’affirme comme une évidence : les grands immeubles blancs, les villas coloniales, les routes qui débordent de voitures. Les murs ont une odeur. Casablanca est une ville monde, qui change, qui se déplace. L’agitation grouille au-dessus de sa base. Onze millions d’habitants : des centaines de parfums par personne.

Le bruit des marteaux-piqueurs, les vendeurs ambulants, les enfants qui mendient, les bidonvilles, les tajines dans la rue, les marchés informels, le souk, surtout le souk.

Sur l’immense ville blanche se posent toutes les senteurs du monde : les pistils de safran comme le foin.

Dans la vieille médina, les fragrances explosent. Toute la subtilité de la ville trouve ici sa naissance. « Regarde le tee-shirt, il est pas cher » : il sent le nylon neuf et la friture. Dans un stand à côté, un homme fait frire de petits merlans. Une sauce tomate bouillonne dans la marmite. Le sol poussiéreux dégage une odeur acre à chaque coup de vent. Les stands d’épices côtoient les vendeurs de produits cosmétiques. Tout cela sent la poudre, le sucre, l’argan et la fleur d’oranger. Entrer dans le souk, c’est comme manger une orange. Croquer dans la peau : le goût amer fait grimacer, cela sent la terre. Eplucher en douceur : l’odeur pique les yeux, le zeste jaunit les doigts. Croquer dans la chair tendre, juteuse, sucrée. Je me sens bien.

Le quartier moderne de la corniche s’étend luxueusement en regardant la mer. Je n’y retrouve pas les parfums des villes balnéaires : l’air iodé, l’odeur du chaud, du sable et du sel sur la peau. La ville ne s’ouvre pas sur l’océan, elle a déposé sur ses contours une chape de plomb. Perdu dans un recoin du port industriel international, se cache le port de pêche. Les bateaux s’y entassent, les vendeurs proposent à même le sol les crevettes, les daurades, les anguilles, les soles qui sortent tout droit de leurs filets. L’odeur de la marée domine, et l’essence des bateaux. À la sortie, un vieux propose une omelette aux crevettes dans une bicoque sordide.

J’aime Casa, son goût et son parfum. J’aime Casa comme son thé à la menthe : le sucre fort qui inonde la langue, les épices, le fruité de la feuille qui envahit le palais. Et l’amertume du fond du verre qui reste en bouche un long moment.

Théo Torrecillas

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